Il y a deux célébrités à Ouessant qui ne sont pas des phares. La première broute entre les murets et vous regarde passer d'un air de propriétaire. La seconde se cache sous un tumulus de mottes de gazon d'où s'échappe un filet de fumée, et il faut être invité — ou bien renseigné — pour y goûter.
Le mouton d'Ouessant, 45 centimètres de caractère
Le mouton d'Ouessant est officiellement la plus petite race ovine du monde : un bélier adulte plafonne autour de 45 à 50 cm au garrot — la taille d'un gros chien de compagnie — pour une vingtaine de kilos. Petit, noir le plus souvent, rustique à l'excès : des siècles de vie sur une île sans arbres, battue par le sel, ont façonné un animal qui se contente de la lande, met bas sans aide et se moque des tempêtes qui font rentrer tout le monde.
L'histoire a failli mal finir : au XXe siècle, les croisements avec des races continentales plus productives ont pratiquement fait disparaître le mouton originel de sa propre île. Il a survécu par un détour improbable — quelques troupeaux conservés par des châtelains et des amateurs sur le continent — avant que des éleveurs passionnés n'entreprennent, à partir des années 1970, de reconstituer la race et de la ramener chez elle. Aujourd'hui il est partout : sur la lande, dans les enclos des maisons, et jusque dans les jardins du continent, où sa petite taille en fait une tondeuse écologique très demandée.
Partout, vraiment — c'est l'avantage d'une île de 15 km². Les plus photogéniques posent le long de la route du Créac'h et sur la lande de Pern, à contre-jour au couchant. On garde ses distances avec les agneaux, on ne nourrit pas, et on referme les barrières : chaque mouton appartient à quelqu'un.
La vaine pâture, une organisation d'île
Si les moutons semblent errer librement, c'est l'héritage d'un système très organisé : la vaine pâture. Une partie de l'année, les bêtes paissent en liberté sur les terres communes de l'île ; chacune porte la marque de son propriétaire entaillée à l'oreille, un véritable cadastre vivant que les familles se transmettent. Aux beaux jours, chacun récupère et attache ses bêtes pour protéger les cultures. Cette gestion collective, rarissime en France, raconte mieux que n'importe quel musée ce qu'était la vie d'une île où les hommes étaient en mer et où les femmes tenaient la terre.
Le ragoût sous la motte, la cuisine du pays sans bois
Ouessant n'a pas d'arbres, donc historiquement pas de bois de cuisson. La réponse des Ouessantines tient du génie frugal : le ragoût sous la motte. Dans une cocotte, de l'agneau de l'île, des pommes de terre, des oignons ; autour et par-dessus, des mottes de gazon séché qui servent de combustible et de four. On allume, on recouvre, et on part à la messe ou aux champs : plusieurs heures plus tard, la terre a cuit le ragoût à l'étouffée, moelleux, fumé, inimitable. C'était le plat des grandes occasions — il l'est resté.
Où y goûter ? C'est un plat de fête et de patience plus qu'un plat de carte : on le trouve lors des fêtes de l'île — la Fête du mouton, début février, est le grand rendez-vous — et chez certains restaurateurs et tables d'hôtes de Lampaul qui le préparent sur réservation, parfois pour un groupe. Le bon réflexe : demander à votre hébergeur dès la réservation. Un ragoût sous la motte se commande comme on prend un bateau — à l'avance.
Pour aller plus loin
L'écomusée d'Ouessant, dans deux maisons traditionnelles du hameau de Niou, raconte cette civilisation insulaire — mobilier fait de bois d'épaves peint en bleu, lits clos, et toute l'économie du mouton. Trente minutes qui changent le regard sur chaque muret de l'île. Et si vous croisez un troupeau au couchant sur la lande de Pern, avec Nividic en toile de fond : vous tenez la photo la plus ouessantine qui existe.
